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Avoir un bon copain

Les Banshees d’Inisherin de Martin McDonagh n’est peut-être pas le « meilleur film de l’année » comme proclamé ici et là de manière un peu trop enthousiaste. Mais sa singularité, sa crudité aussi, autant que sa beauté plastique en font un film qui se démarque, et d’assez loin, d’une production 2022 placée sous le signe du blockbuster. Ou, à son antipode, du trop intimiste pour fédérer.

Le taiseux Colm (Brendan Gleeson) sous le regard dépité de Padraic (Colin Farrell). La suite après le pub.

Sur une île au large d’une Irlande secouée par la guerre civile, Padraic (Colin Farrell), un homme aussi naïf que constant, poursuit une vie sans relief entouré  de sa soeur Siobhan (Kerry Condon), éprise de littérature, un âne nain et surtout son meilleur ami Colm Doherty (Brendan Gleeson), un aspirant compositeur. Mais un jour, Colm refuse de l’accompagner au pub. Il a décidé de mettre un terme à leur amitié. Une situation que le puéril Padraic va prendre de plus en plus mal…

Padraic (Colin Farrell) a mis l’âne dans un pré…

Retour sur ses terres
Le nom de Martin McDonagh ne vous dira pas forcément quelque chose. En 2008, le réalisateur britannique réunissait déjà Colin Farrell et Brendan Gleeson dans Bons Baisers de Bruges, savoureuse parodie de film noir où deux tueurs à gages se retrouvaient implacablement traqués dans la ravissante ville belge. Après l’échec de Sept Psychopathes (2012), toujours avec Farrell, il signe Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance, une mise en pièce de l’homme blanc comme Hollywood aime à les produire et les flatter – une pluie de récompenses dont deux Oscars au final. Pour Les Banshees d’Inisherin, il revient sur ses terres de Grande-Bretagne et en livre une chronique des plus pittoresques.

Obsession vengeresse
Que raconte Les Banshees d’Inisherin ? La fin d’une amitié, certes. C’est le prétexte presque mineur, incompréhensible, qui donne au récit cet étonnant parfum d’absurde. Mais c’est surtout le film de la révolte. Contre l’ennui, la prédestination de héros écrasés par un quotidien sans mystère, l’inexorabilité du temps qui passe… Le répétitif qu’affrontent chacun des personnages – sur les chemins balayés par un vent hostile, au pub, dans les boutiques du village que gonflent les ragots… – va peu à peu les mener à une forme de rage, de violence qui s’apparente à la folie. Folie de Colm qui commence à s’automutiler pour que son ancien camarade, de plus en plus intrusif, lui fiche la paix. Folie d’un Padraic dont le désespoir finira par se muer en obsession vengeresse.

Siobhan (Kerry Condon) sur la pointe du ras-le-bol. Elle n’en peut plus de son île ni de son frère.

Interprétations parfaites
Il faut saluer l’interprétation de tous les acteurs du film et pas seulement Colin Farrell, qui a décroché pour l’occasion une Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine à la dernière Mostra de Venise. Brendan Gleeson foudroie en musicien prêt à tout sacrifier afin d’obtenir le silence autour de lui. Massif, taiseux, injuste à première vue, il se métamorphose peu à peu en un monstre de sketch horrifique; un Conte de la crypte catapulté au pays du Leprechaun. Traversant la lande, sanguinolent à souhait. Kerry Condon est d’une rectitude incroyable et d’un charme maintenu intact au milieu d’hommes bourrus et de vieilles commères déglinguées, sorcières à demi. Barry Kheogan (’71, Dunkerque, The Batman…) joue le fils malheureux et quelque peu ralenti du policier honni du village. Sur le plan du jeu comme de la direction d’acteur, tout le monde s’en tire à merveille.

Misère et colère
Film pittoresque, teinté d’humour, mais non dénué de longueurs, Les Banshees d’Inisherin est à prendre à la fois comme un voyage vers l’absurde et une peinture concrète de la cruauté humaine. Jusqu’où les hommes peuvent-ils aller pour atteindre leur but ? Par peur de la mort, par soif de liberté ou de vengeance. Le spectateur en sort rasséréné de cette galerie de portraits parfois entendus (la postière avide de cancans, le patron de pub pantois qui ménage ses clients…) mais toujours justes. Cela donne un long-métrage plaisant, à rebours des productions ambiantes, qui, s’il n’est pas exempt de failles, de cette torpeur insulaire qui parfois gagne des deux côtés de l’écran, séduit par son évidente maestria. Et par la volonté, ébouriffante, de tout transmettre des plages de misère affective puis de colère viscérale que traverse Padraic, son héros malheureux.

Les Banshees d’Inisherin de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Brendan Gleeson, Kerry Condon… Sortie le 28 décembre.